L'essentiel : Guide pratique à l'intention des responsables conformité de groupes internationaux opérant au Maroc ou par l'intermédiaire d'entités marocaines.
Le Maroc dispose d'un cadre législatif solide visant la corruption à tous les niveaux de la vie publique et commerciale. Les dispositions fondamentales figurent dans le Code pénal, aux articles 248 à 256, qui incriminent la corruption active et passive d'agents publics, le trafic d'influence et l'abus d'autorité publique. L'article 248 vise toute personne qui offre, promet ou accorde un avantage à un agent public afin de l'amener à accomplir ou à s'abstenir d'accomplir un acte dans l'exercice de ses fonctions, tandis que l'article 249 vise l'agent public qui sollicite ou accepte un tel avantage. Les peines vont de deux à cinq ans d'emprisonnement et d'amendes pouvant atteindre 50 000 MAD, et sont considérablement alourdies pour les hauts fonctionnaires et les magistrats en vertu des articles 252 à 253.
Au-delà du Code pénal, plusieurs textes clés façonnent le paysage de la conformité :
La loi 46-19 (2021) a institué l'Instance Nationale de la Probité, de la Prévention et de la Lutte contre la Corruption (INPPLC), autorité indépendante dotée d'un mandat constitutionnel (article 167 de la Constitution de 2011) pour proposer, coordonner et superviser la politique de lutte contre la corruption. L'INPPLC peut recevoir des plaintes, mener des investigations et émettre des recommandations à l'intention des entités publiques et privées.
La loi 37-10 sur la protection des témoins, experts et victimes offre des garanties aux personnes qui signalent des faits de corruption de bonne foi, notamment une protection contre les représailles en matière d'emploi.
Les règles d'intégrité des marchés publics, principalement le décret n° 2-12-349 portant application de la réglementation relative aux marchés publics, imposent des exigences de transparence et de mise en concurrence et créent un risque d'exclusion pour les entreprises reconnues coupables de pratiques corruptives.
La Stratégie Nationale de Lutte contre la Corruption, mise à jour périodiquement, fixe des objectifs de prévention transversaux et coordonne la réforme institutionnelle.
Les responsables conformité doivent garder à l'esprit que les activités marocaines des groupes étrangers sont simultanément exposées aux législations répressives du pays d'origine :
Le Foreign Corrupt Practices Act (15 U.S.C. §§ 78dd-1 à 78dd-3) s'applique aux émetteurs de valeurs mobilières, aux entreprises nationales américaines (domestic concerns) et à toute personne qui accomplit un acte en vue de faciliter un pot-de-vin sur le territoire américain. Les paiements versés à des agents publics marocains — y compris les employés d'entreprises d'État telles que le Groupe OCP — en vue d'obtenir ou de conserver des marchés violent les dispositions anti-corruption du FCPA. Les dispositions relatives à la comptabilité et à la tenue des livres (books-and-records provisions, § 78m) exigent un enregistrement fidèle de toutes les transactions, faisant de tout paiement occulte à des agents marocains une infraction autonome.
L'article 7 du UK Bribery Act crée une infraction de responsabilité objective (strict liability) pour les personnes morales qui n'empêchent pas la corruption commise par une personne associée (salariés, agents, filiales), le seul moyen de défense étant de démontrer l'existence de procédures adéquates (adequate procedures). Toute organisation commerciale ayant un lien avec le Royaume-Uni et des activités au Maroc doit s'assurer que son programme de conformité couvre spécifiquement les risques marocains.
Le § 299 StGB (corruption dans les relations commerciales) et le § 331 StGB (corruption d'agents publics) s'appliquent aux ressortissants et aux entreprises allemands. Les procureurs allemands se montrent de plus en plus actifs dans les affaires impliquant des opérations en Afrique du Nord, et la trajectoire de la réforme du Verbandssanktionengesetz laisse présager un renforcement des poursuites à l'encontre des personnes morales.
L'environnement des affaires au Maroc implique fréquemment le recours à des agents locaux, consultants et intermédiaires — pour les appels d'offres publics, les transactions immobilières, les opérations de dédouanement et l'obtention de licences. Ces relations constituent le principal vecteur de risque de corruption pour les entreprises étrangères opérant dans le pays.
Les indicateurs de risque clés comprennent : des structures de rémunération à la réussite (success fees) ou de commissions liées à des autorisations gouvernementales, des agents entretenant des liens personnels étroits avec les décideurs, et des demandes de paiements en espèces ou de virements vers des comptes offshore. En vertu du FCPA et du UK Bribery Act, une entreprise peut être tenue responsable de pots-de-vin versés par un tiers agissant pour son compte, même en l'absence de connaissance effective, dès lors qu'elle a fait preuve d'aveuglement volontaire (willful blindness) face à des signaux d'alerte.
Les paiements de facilitation — de modestes paiements officieux destinés à accélérer des actes administratifs courants — ne bénéficient d'aucune exemption en droit marocain (les articles 248 à 251 du Code pénal incriminent tout paiement corruptif à un agent public, quel qu'en soit le montant). Bien que le FCPA prévoie une exception étroite pour les paiements de facilitation, le UK Bribery Act n'en prévoit aucune, et la meilleure pratique consiste en une interdiction totale.
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Le cadre de lutte contre le blanchiment de capitaux (LBC) repose sur la loi 43-05 (telle que modifiée par les lois 12-18 et 13-18), qui incrimine le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et impose des obligations de vigilance aux entités assujetties, notamment les banques, les notaires, les experts-comptables et les agents immobiliers.
L'Unité de Traitement du Renseignement Financier (UTRF), désormais connue sous le nom d'Autorité Nationale du Renseignement Financier (ANRF), est la cellule de renseignement financier du Maroc et reçoit les déclarations de soupçon. Les entités assujetties doivent déposer leurs déclarations auprès de l'ANRF sans délai et sans en informer la partie concernée (obligation de non-divulgation).
Les exigences de transparence en matière de bénéficiaires effectifs ont été renforcées par les amendements à la loi 129-12 (loi relative aux sociétés à responsabilité limitée et autres entités commerciales), qui impose désormais aux sociétés de tenir un registre des bénéficiaires effectifs et de communiquer ces informations aux autorités compétentes. Les filiales détenues par des capitaux étrangers et immatriculées au Maroc sont soumises à ces exigences.
Un programme de conformité satisfaisant à la fois au droit marocain et aux obligations extraterritoriales doit intégrer les éléments suivants :
Conduire des vérifications préalables fondées sur le risque concernant l'ensemble des agents, intermédiaires, partenaires de coentreprises et fournisseurs significatifs, avant leur engagement puis de manière continue. Documenter la justification commerciale de chaque relation avec un intermédiaire et s'assurer que la rémunération est proportionnée aux services légitimes rendus.
Mettre en place une politique claire comportant des seuils monétaires, des exigences d'approbation préalable et une procédure de dérogation. En droit marocain, tout avantage offert à un agent public avec une intention corruptive engage la responsabilité pénale au titre du Code pénal. Les politiques internes doivent proscrire tout cadeau aux agents publics en l'absence d'approbation de la fonction conformité, et exiger leur enregistrement dans un registre centralisé.
Dispenser régulièrement des formations en matière de lutte contre la corruption et de LBC à l'ensemble des salariés basés au Maroc, y compris le personnel commercial de première ligne, en arabe et en français afin de garantir la compréhension. Les formations doivent couvrir les infractions marocaines (articles 248 à 256), les lois extraterritoriales pertinentes, l'identification des signaux d'alerte et les canaux de signalement.
Mettre en place un mécanisme de signalement confidentiel (ligne téléphonique dédiée, adresse électronique ou portail en ligne) accessible en arabe et en français, conforme aux protections de la loi 37-10 sur les lanceurs d'alerte. S'assurer que le mécanisme est porté à la connaissance des salariés et des tiers de manière visible, et que les signalements sont examinés par des collaborateurs qualifiés de la fonction conformité.
Lorsqu'une enquête interne révèle des infractions potentielles, les entreprises étrangères sont confrontées à des décisions stratégiques complexes. Le Maroc ne dispose pas actuellement d'un programme formel d'autodénonciation ou de clémence équivalent à la politique de divulgation volontaire du DOJ en matière de FCPA (FCPA Voluntary Self-Disclosure Policy). Toutefois, la coopération avec l'INPPLC et les autorités judiciaires marocaines peut être perçue favorablement en pratique.
Pour les entreprises soumises au FCPA, la politique du DOJ en matière de poursuites et de divulgation volontaire des entreprises (Corporate Enforcement and Voluntary Self-Disclosure Policy, mise à jour en 2023) prévoit une présomption de classement sans suite (declination) en cas de divulgation volontaire, de coopération et de remédiation dans les délais. En vertu du UK Bribery Act, le Serious Fraud Office encourage l'autodénonciation précoce. Ces incitations doivent être soigneusement mises en balance avec les considérations procédurales marocaines, les limites du secret professionnel et les règles de protection des données à caractère personnel (loi 09-08) lors du transfert transfrontalier de dossiers d'enquête.
Il est recommandé de mandater un avocat marocain dès le stade initial afin de gérer les renvois devant le Procureur du Roi, les protocoles d'audition des salariés et les exigences de conservation des documents.
Ce guide est fourni à titre d'information générale et ne constitue pas un avis juridique. Les situations particulières nécessitent un accompagnement adapté par des praticiens qualifiés en droit marocain et international.