Marchés publics au Maroc : guide juridique pour les soumissionnaires étrangers

Le marché des marchés publics au Maroc représente une opportunité significative pour les entreprises étrangères, en particulier celles issues d'Allemagne et de l'Union européenne. Les programmes de développement des infrastructures du Royaume, les projets de transition énergétique et les initiatives financées par des bailleurs de fonds génèrent un flux constant d'appels d'offres ouverts aux soumissionnaires internationaux. Toutefois, l'environnement réglementaire obéit à sa propre logique, et pour vous y retrouver avec succès, vous devez comprendre le cadre juridique, les exigences procédurales et les réalités pratiques qui régissent la participation des entreprises non marocaines.

Ce guide vous propose un aperçu structuré du régime marocain des marchés publics tel qu'il s'applique aux soumissionnaires étrangers, sur la base du cadre réglementaire actuel établi par le décret n° 2-22-431 du 8 mars 2023.

Le cadre juridique : le décret n° 2-22-431 de 2023

Les marchés publics au Maroc sont régis par le décret n° 2-22-431 du 8 mars 2023 (publié au Bulletin Officiel n° 7172), qui a remplacé le décret n° 2-12-349 de 2013. Le décret est entré en vigueur progressivement, la plupart de ses dispositions étant applicables depuis le 1er septembre 2023, et la dématérialisation complète se poursuivant jusqu'en 2025.

Le décret s'applique aux marchés de travaux, de fournitures et de services passés par l'État, les collectivités territoriales et les établissements publics.

Principales réformes de 2023

Réservation au profit des TPME : les maîtres d'ouvrage doivent réserver chaque année 30 % des montants prévisionnels de marchés aux très petites, petites et moyennes entreprises (TPME) établies au Maroc, y compris les coopératives et les auto-entrepreneurs.

Dématérialisation et marchés électroniques : la soumission électronique via le portail national est désormais obligatoire, le dépôt physique étant de plus en plus découragé.

Procédures simplifiées et délais raccourcis : réduction des délais de paiement, rationalisation du découpage en lots afin de favoriser l'accès des TPME, et clarification des régimes applicables aux marchés-cadres et aux bons de commande.

Renforcement du mécanisme de préférence nationale : définition clarifiée de l'« entreprise nationale » et renforcement de la marge de préférence de prix.

Types de procédures de passation

Le décret établit plusieurs modes de passation :

Appel d'offres ouvert : le mode de passation par défaut et principal.

Appel d'offres restreint : réservé aux candidats préqualifiés.

Dialogue compétitif : applicable aux marchés complexes dont les spécifications ne peuvent être définies précisément à l'avance.

Marché négocié : autorisé dans des circonstances précises définies par le décret.

Marchés-cadres et bons de commande : destinés aux achats récurrents ou de faible valeur.

Seuils réservés au marché national et ouverture à la concurrence étrangère

Les marchés inférieurs à 10 millions de dirhams pour les travaux et à 1 million de dirhams pour les fournitures et services peuvent être réservés exclusivement aux soumissionnaires marocains. Au-delà de ces seuils, la concurrence s'ouvre aux participants étrangers, mais la marge de préférence nationale (examinée ci-dessous) s'applique.

Éligibilité des entreprises étrangères

Éligibilité générale et marge de préférence nationale

Les entreprises étrangères peuvent soumissionner aux marchés publics marocains au-delà des seuils réservés au marché national. Toutefois, l'article 147 du décret n° 2-22-431 prévoit une marge de préférence nationale pouvant atteindre 15 % en faveur des soumissionnaires marocains. Cela signifie qu'aux fins de l'évaluation, le prix d'un soumissionnaire étranger est théoriquement majoré jusqu'à 15 % lorsqu'il est comparé à celui d'un concurrent marocain. Cette préférence n'est appliquée qu'aux fins de comparaison : elle ne modifie pas le prix du marché effectivement payé si le soumissionnaire étranger est retenu.

Exemple : si une offre étrangère s'élève à 100 et une offre marocaine à 112, l'offre étrangère est évaluée comme si elle s'élevait à 115 (100 + 15 %), ce qui rend l'offre marocaine à 112 plus compétitive à l'issue de l'évaluation.

Présence locale et partenariat

Bien qu'il ne s'agisse pas toujours d'une exigence légale stricte, de nombreux maîtres d'ouvrage et considérations pratiques incitent les soumissionnaires étrangers à établir une succursale ou une filiale locale, ou à s'associer à une entreprise marocaine (par voie de sous-traitance, de groupement ou d'accord d'agence), en particulier pour les marchés de travaux et les contrats de grande envergure. L'article 158 traite de la sous-traitance mais précise que le maître d'ouvrage ne reconnaît aucun lien juridique direct avec les sous-traitants.

Documentation requise

Les soumissionnaires, y compris étrangers, doivent produire : une attestation fiscale valide, une attestation de la CNSS (sécurité sociale), et un extrait du registre du commerce (RC) ou les documents équivalents d'immatriculation dans le pays d'origine, légalisés/apostillés et traduits en français.

Mécanique de la soumission

Le portail national des marchés publics électroniques est marchespublics.gov.ma, exploité sous la supervision de la Trésorerie Générale du Royaume (TGR). Les offres sont structurées en trois enveloppes :

Dossier administratif : documents d'éligibilité, attestations, déclarations.

Dossier technique : offre technique, méthodologie, références, qualifications.

Dossier financier : l'offre de prix.

Un cautionnement provisoire est exigé lors de la soumission ; un cautionnement définitif est exigé lors de l'attribution du marché. L'ensemble des documents doit en principe être soumis en français. Les délais de soumission varient généralement entre 30 et 90 jours selon le type de procédure et la valeur estimée du marché.

Attribution, délai de suspension et voies de recours

Les critères d'évaluation sont définis dans le dossier d'appel d'offres et portent généralement sur la conformité administrative, la valeur technique et le prix. À l'issue de l'attribution, les soumissionnaires évincés sont notifiés.

Contester une attribution

Dans le cadre actuel, un soumissionnaire insatisfait d'une attribution peut engager les démarches suivantes :

Recours gracieux/hiérarchique : déposé auprès du maître d'ouvrage, en principe dans un délai d'environ 5 jours à compter de la publication des résultats (article 163 du décret n° 2-22-431).

Recours devant la CNCP : en cas d'insatisfaction, le soumissionnaire peut saisir la Commission Nationale de la Commande Publique (article 164). La CNCP a été instituée par le décret n° 2-14-867 du 21 septembre 2015 et est rattachée au Secrétariat Général du Gouvernement. Il s'agit d'un organe administratif indépendant doté de pouvoirs d'investigation, pouvant recommander l'annulation de procédures irrégulières.

Recours juridictionnel : si la saisine de la CNCP ne permet pas de résoudre le litige, le soumissionnaire conserve la possibilité d'exercer un recours devant le tribunal administratif compétent. Tant qu'une procédure devant la CNCP est en cours, le requérant ne peut généralement pas saisir simultanément la juridiction.

Marchés financés par des bailleurs de fonds

Les soumissionnaires étrangers doivent savoir que les règles de passation peuvent différer substantiellement lorsqu'un projet est financé par une institution internationale de développement :

Banque mondiale : la passation des marchés dans le cadre des projets d'investissement financés par la Banque mondiale suit le cadre de passation des marchés propre à la Banque (introduit en 2016, mis à jour pour la dernière fois en septembre 2023), qui privilégie l'« optimisation des ressources » (value for money) plutôt qu'une évaluation fondée uniquement sur le prix le plus bas, et impose l'utilisation des dossiers types de soumission et des règles d'éligibilité de la Banque.

GIZ : les projets de coopération allemande au développement suivent les propres directives de passation de marchés de la GIZ, qui fixent des procédures spécifiques en fonction de la valeur du marché. Les appels d'offres de la GIZ peuvent être publiés sur les canaux fédéraux allemands de passation des marchés plutôt que sur le portail national marocain.

Projets financés par l'UE : les marchés relevant de la politique de voisinage, du jumelage institutionnel ou financés par subvention au Maroc suivent généralement les règles de passation des marchés de l'action extérieure de l'UE (procédures fondées sur le PRAG), plutôt que la procédure nationale marocaine, ou en parallèle de celle-ci.

Pour l'ensemble des marchés financés par des bailleurs de fonds, les soumissionnaires étrangers doivent identifier dès le départ le régime de passation applicable, dans la mesure où l'éligibilité, la méthodologie d'évaluation, les formulaires types et les voies de recours peuvent différer sensiblement du régime national du décret n° 2-22-431.

Recommandations pratiques pour les soumissionnaires étrangers

Succursale ou partenaire local : décidez dès le départ s'il convient d'établir une succursale ou une filiale marocaine, ou de vous associer à une entreprise locale. Ce choix influe sur l'éligibilité, le traitement fiscal et l'analyse de la préférence nationale.

Gestion du dossier d'attestations : l'attestation fiscale, l'attestation CNSS et l'extrait RC doivent être en cours de validité jusqu'à la date de soumission. Pour les soumissionnaires étrangers, les documents équivalents du pays d'origine doivent être légalisés/apostillés et traduits en français — prévoyez plusieurs semaines de délai.

Traduction et légalisation : les documents sociaux, les états financiers et les procurations nécessitent généralement une traduction assermentée en français et une légalisation (apostille ou légalisation consulaire). Délai réaliste : 3 à 6 semaines selon le pays d'origine.

Calcul de la préférence nationale : un soumissionnaire étranger dont le prix se situe à moins de 15 % de celui d'un concurrent marocain perdra la comparaison une fois la préférence appliquée. Établissez le prix de votre offre en tenant compte de cette marge.

Calendrier global : de la publication de l'appel d'offres à la signature du marché, comptez 3 à 6 mois pour les appels d'offres simples, et davantage pour les procédures complexes ou contestées. Engagez votre implantation locale et la constitution de vos documents bien avant les échéances des appels d'offres visés.

Foire aux questions

Une entreprise étrangère peut-elle soumissionner sans succursale ni filiale marocaine ?

Oui, en principe. Les entreprises étrangères sont juridiquement éligibles pour soumissionner aux marchés dépassant les seuils réservés au marché national. Toutefois, de nombreux maîtres d'ouvrage exigent une présence locale pour l'exécution du marché, et les exigences documentaires (fiscalité, CNSS, RC) sont nettement plus faciles à satisfaire avec un établissement local. Pour les appels d'offres de plus grande envergure ou liés aux travaux, une présence locale ou un partenaire local constitue une nécessité pratique.

Comment la préférence nationale de 15 % s'applique-t-elle exactement ?

La préférence n'est appliquée qu'au stade de l'évaluation. L'offre financière du soumissionnaire étranger est théoriquement majorée jusqu'à 15 % pour être comparée aux offres marocaines. Si l'offre étrangère l'emporte malgré cet ajustement, le marché est attribué au prix initial (non ajusté).

Que se passe-t-il en cas de contestation de l'attribution d'un marché ?

Le soumissionnaire dépose d'abord un recours gracieux/hiérarchique auprès du maître d'ouvrage. En l'absence de résolution, le litige peut être porté devant la CNCP, qui peut mener une enquête et recommander l'annulation. Le recours juridictionnel devant le tribunal administratif demeure ouvert si la procédure devant la CNCP n'aboutit pas.

En quoi les appels d'offres financés par des bailleurs de fonds diffèrent-ils des appels d'offres nationaux ?

Les appels d'offres financés par des bailleurs de fonds (Banque mondiale, GIZ, UE) suivent souvent les propres règles de passation, dossiers types de soumission et critères d'éligibilité de l'institution de financement, qui peuvent primer sur la procédure nationale marocaine ou la compléter. Ces appels d'offres sont généralement ouverts aux soumissionnaires de tous les pays membres/éligibles et peuvent appliquer des méthodologies d'évaluation différentes (par exemple, l'optimisation des ressources plutôt que le prix le plus bas).

Comment nous vous accompagnons

Auteur : Zakaria Korte — Avocat à la Cour (Barreau de Paris) et Rechtsanwalt (Barreau allemand), représentant national du BVMW pour le Maroc. En association avec le réseau AMERELLER. Bureaux à Rabat, Casablanca, Berlin et Paris.