Par Zakaria Korte, Korte Law en association avec Amereller
La protection de la propriété intellectuelle au Maroc s’inscrit dans un cadre juridique moderne et intégré, conçu pour soutenir l’innovation, attirer l’investissement et sécuriser les actifs immatériels des entreprises. Porté par l’Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale (OMPIC) et par une législation alignée sur les principaux instruments internationaux, ce cadre couvre les marques, brevets, dessins et modèles industriels, droits d’auteur, secrets d’affaires et noms de domaine. Cet article présente une synthèse structurée et opérationnelle destinée aux décideurs juridiques et dirigeants d’entreprises, avec un éclairage sur les mécanismes d’enregistrement, de défense et d’application des droits, les risques de contrefaçon, les réformes récentes, ainsi que des recommandations pratiques.
Le Maroc dispose d’un écosystème de propriété intellectuelle cohérent, à l’intersection de normes nationales et internationales. L’OMPIC constitue l’autorité de référence pour la propriété industrielle (marques, brevets, dessins et modèles, indications géographiques, etc.). Il offre des services d’enregistrement, d’information, de classification, ainsi que des prestations en ligne pour la gestion du portefeuille de droits. Les droits d’auteur et droits voisins relèvent d’un corpus législatif spécifique, inspiré des standards internationaux, et articulé avec les droits de propriété industrielle et la concurrence loyale.
Sur le plan international, le Maroc est partie à des instruments fondamentaux qui facilitent la protection transfrontalière et sécurisent les investissements immatériels. Ces engagements comprennent notamment les systèmes de Madrid pour les marques, le Traité de coopération en matière de brevets (PCT), la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques, ainsi que des accords commerciaux intégrant des exigences élevées en matière d’application des droits.
La marque, signe distinctif des produits et services, bénéficie d’une protection conférée par l’enregistrement. Au Maroc, le dépôt s’effectue auprès de l’OMPIC, en désignant les classes pertinentes selon la Classification de Nice. La procédure comprend l’examen de forme et de fond (distinctivité, disponibilité relative, contrariété à l’ordre public), la publication et la possibilité d’opposition par des titulaires antérieurs. La surveillance du registre et la gestion des délais d’opposition sont des aspects essentiels d’une stratégie de marque efficace.
L’enregistrement confère un droit exclusif d’usage et de défense pour les produits et services désignés, renouvelable par périodes successives. L’usage sérieux et continu de la marque est déterminant pour prévenir la déchéance et maintenir sa valeur. La gestion proactive du portefeuille (renouvellements, enregistrements de variantes, licences, cessions) permet d’anticiper les évolutions de marché et les risques concurrentiels.
La protection couvre les risques de confusion (identité ou similitude de signes et/ou de produits et services), l’atteinte à la renommée pour les marques notoires, ainsi que la répression de l’usurpation et de la dilution. La procédure d’opposition constitue un outil clé pour bloquer l’enregistrement de signes conflictuels. Une stratégie efficace inclut la mise en place d’une veille, l’argumentation fondée sur la distinctivité, le public pertinent et le degré d’interdépendance entre similitudes et renommée.
Le Maroc est membre du système de Madrid, qui permet d’étendre une marque de base (nationale ou internationale) à d’autres juridictions via un guichet unique. Les entreprises marocaines peuvent ainsi protéger leurs marques à l’étranger de manière centralisée et, réciproquement, des déposants étrangers peuvent désigner le Maroc. Les décisions d’acceptation ou de refus au Maroc s’insèrent dans les délais et standards du système, tout en demeurant soumises au droit matériel marocain. La gestion des désignations ultérieures et des limitations de produits/services s’opère dans un cadre harmonisé offrant des gains d’efficacité substantiels.
Le brevet protège les inventions nouvelles, impliquant une activité inventive et susceptibles d’application industrielle. Sont exclus certains objets et méthodes conformément aux standards internationaux. Le titulaire d’un brevet dispose d’un droit exclusif d’exploitation et d’interdiction des actes contrefaisants (fabrication, utilisation, offre, mise sur le marché, importation). Les revendications définissent l’étendue de la protection, d’où l’importance d’une rédaction précise et techniquement adéquate.
Le dépôt s’effectue auprès de l’OMPIC, avec un mémoire descriptif, des revendications, des dessins le cas échéant et un abrégé. La priorité d’un premier dépôt peut être revendiquée dans les délais applicables, permettant une stratégie internationale progressive. L’examen peut inclure un rapport de recherche et des échanges sur la clarté et la brevetabilité. Le maintien du brevet est conditionné au paiement de taxes annuelles; une surveillance stricte des échéances est indispensable.
Le Maroc est membre du PCT, facilitant le dépôt international par une seule demande, assortie d’un rapport de recherche internationale. Cette phase unifiée offre visibilité et temps d’arbitrage stratégique avant l’entrée en phase nationale au Maroc et dans d’autres États désignés. À l’entrée en phase nationale au Maroc, la demande est examinée au regard du droit matériel interne, avec d’éventuelles exigences de traduction et d’adaptation formelle. Une coordination étroite entre conseils techniques et juridiques optimise la portée des revendications et la défense du brevet.
Le droit d’auteur protège les œuvres littéraires et artistiques originales (textes, logiciels, bases de données, musique, arts visuels, audiovisuel, etc.). La protection naît du seul fait de la création, sans formalité, conformément à la Convention de Berne. Les droits patrimoniaux (reproduction, représentation, adaptation, mise à disposition) et les droits moraux (paternité, intégrité) structurent l’écosystème contractuel et contentieux. Les droits voisins protègent notamment les artistes interprètes, producteurs et organismes de radiodiffusion.
Les cessions et licences doivent être claires, écrites et suffisamment déterminées (droits concédés, territoires, durées, rémunération, garanties). Les entreprises veillent à intégrer dans leurs contrats de travail et de prestation des clauses de titularité adaptées, en particulier pour les logiciels et créations réalisées en équipe. Des mesures probatoires simples (dépôt d’empreintes, horodatage, enveloppes e-Soleau ou solutions équivalentes, constats) consolident la preuve de l’antériorité et de la titularité.
Le secret d’affaires couvre les informations à valeur économique qui ne sont pas généralement connues, font l’objet de mesures raisonnables de protection et présentent une utilité concurrentielle. La protection ne résulte pas d’un enregistrement, mais de la mise en place de mesures organisationnelles, contractuelles et techniques: accords de confidentialité (NDA), clauses de non-divulgation et de non-concurrence proportionnées, segmentation des accès, politiques internes, classification des informations, sécurisation IT, audits réguliers, et traçabilité des accès. En cas d’appropriation illicite, des actions en cessation, responsabilité civile et réparation sont envisageables, avec un enjeu probatoire central sur les mesures de protection effectivement déployées.
Les dessins et modèles protègent l’apparence des produits (lignes, contours, couleurs, texture, ornementation), sous réserve de nouveauté et de caractère propre. L’enregistrement auprès de l’OMPIC confère un droit exclusif sur les caractéristiques visibles lors de l’utilisation normale. La stratégie de dépôt doit considérer les variantes esthétiques, les vues pertinentes et l’opportunité de dépôts multiples. La protection coexiste souvent avec le droit d’auteur et, le cas échéant, avec des marques tridimensionnelles, ce qui exige une orchestration fine des titres pour maximiser la couverture et la durée globale de protection.
Les noms de domaine constituent des actifs immatériels sensibles, au carrefour des marques, de la concurrence déloyale et du droit de l’internet. Pour le .ma, l’enregistrement se fait auprès de bureaux accrédités, selon des règles de nommage encadrées. Une politique de portefeuille efficace inclut l’enregistrement préventif des variantes stratégiques (.ma, .com et autres extensions pertinentes), la surveillance des dépôts tiers et la mise en place de mécanismes de récupération en cas de cybersquatting.
Les litiges peuvent être traités par des procédures spécialisées de résolution alternative inspirées des standards internationaux, en parallèle ou à la place d’actions judiciaires. Les fondements classiques sont l’atteinte à une marque antérieure, l’absence de droit ou d’intérêt légitime du titulaire et la mauvaise foi lors de l’enregistrement ou de l’utilisation. La préparation d’un dossier probatoire solide (titres, antériorités, captures web, historiques WHOIS, preuves d’usage) est déterminante.
Les actions au fond et en référé visent la cessation des atteintes, les mesures conservatoires, l’allocation de dommages-intérêts, la publication judiciaire et la destruction des produits contrefaisants. Les tribunaux évaluent le risque de confusion, l’originalité, la validité du titre ou l’atteinte au secret, selon le droit invoqué. La saisie-contrefaçon (ou mesures assimilées de description/saisie) autorisée par le juge est un outil probatoire puissant pour documenter l’infraction, identifier les circuits et sécuriser les éléments matériels.
Les contrats (licences, coentreprises, distribution) doivent prévoir des clauses d’audit, de contrôle qualité, d’anti-contrefaçon, de coopération procédurale et de résolution des différends pour faciliter une réaction rapide et coordonnée.
Les mesures aux frontières permettent de bloquer l’entrée ou la sortie de marchandises suspectes. Les titulaires de droits peuvent solliciter des interventions des autorités douanières pour intercepter des expéditions, avec dépôt d’un dossier de titularité, d’éléments d’authentification et de canaux de contact. L’efficacité dépend de la qualité des informations transmises (filières, signes d’authenticité, matrices comparatives) et de la réactivité pour confirmer la contrefaçon dans les délais.
La contrefaçon et certaines atteintes aux droits d’auteur peuvent donner lieu à des sanctions pénales, incluant des amendes et peines d’emprisonnement, en particulier pour les activités organisées ou à grande échelle. Le pénal peut être mobilisé de manière complémentaire pour son effet dissuasif et pour la saisie des réseaux. La coordination avec les autorités d’enquête et la constitution d’un dossier technique solide sont essentielles.
La distribution en ligne de produits contrefaisants et le piratage de contenus imposent des réponses adaptées: notifications et retraits auprès des plateformes, actions fondées sur la marque, le droit d’auteur et la concurrence déloyale, collecte et conservation de preuves numériques (captures certifiées, horodatage). L’intégration d’outils de veille et de protection technologique (watermarking, DRM, crawlers) renforce la capacité de détection et d’intervention.
Le cadre marocain de la propriété intellectuelle fait l’objet d’un processus continu de modernisation pour s’aligner sur les meilleures pratiques internationales et répondre aux défis du numérique et de la mondialisation. Les axes récurrents incluent:
Renforcement des procédures d’opposition, d’invalidation et de déchéance pour améliorer la qualité des registres et la sécurité juridique.
Développement des services en ligne de l’OMPIC pour les dépôts, renouvellements, inscriptions des changements et consultations, facilitant la gestion dématérialisée des portefeuilles.
Consolidation des mécanismes d’application, y compris la coopération avec les douanes et les autorités judiciaires, et la sensibilisation des entreprises.
Adaptation des règles relatives aux secrets d’affaires, à la cybersécurité et à la preuve numérique, compte tenu de l’essor des échanges dématérialisés.
Meilleure intégration des systèmes internationaux (Madrid, PCT) dans les pratiques locales, pour accélérer et sécuriser les protections transfrontières.
Promotion de la valorisation des droits (licences, transferts de technologie, open innovation encadrée), avec une attention à la concurrence loyale et à la régulation sectorielle.
Ces évolutions visent à offrir aux opérateurs économiques un environnement plus prévisible, efficace et attractif, tout en luttant contre la contrefaçon et les atteintes aux droits dans les secteurs sensibles (pharmacie, luxe, agroalimentaire, technologies, contenus numériques).
L’entreprise doit aligner sa stratégie PI sur sa feuille de route commerciale et technologique. Cartographier les actifs immatériels (marques, logos, noms de domaine, créations, logiciels, brevets, savoir-faire) permet de définir les priorités de dépôt et de protection, d’identifier les zones géographiques clés, et de calibrer les budgets. Une politique de nomenclature cohérente pour les marques et un plan d’extensions internationales évitent les redondances et les conflits.
Avant tout lancement, réaliser des recherches d’antériorités et des due diligences sur les risques de conflits. Pour les créations, mettre en place des preuves d’antériorité et d’originalité. Intégrer des clauses de cession/licence et de titularité dans les contrats de travail, de prestation et de partenariat. Centraliser les documents probatoires (contrats, attestations, versions, dépôts, campagnes d’usage) et tenir un registre interne à jour.
Structurer les contrats d’exploitation (licences de marques, transferts de technologie, franchises, co-branding) avec des clauses de contrôle qualité, de traçabilité, de garantie d’éviction et de résiliation. Prévoir des audits réguliers de conformité, y compris pour les distributeurs et sous-traitants. Dans les projets collaboratifs et d’innovation ouverte, prévoir une gouvernance de la PI (propriété des résultats, accès croisé, confidentialité, publications).
Adopter une politique de secrets d’affaires formalisée, auditée et opposable: classification des informations, cartographie des détenteurs, processus de départ des employés, restrictions d’accès, mesures techniques (chiffrement, DLP), et protocoles d’intervention en cas d’incident. Former les équipes aux bonnes pratiques et consigner les mesures prises, afin de constituer une preuve de la protection raisonnable.
Mettre en place une veille marques et noms de domaine, surveiller les plateformes en ligne et les marketplaces, et établir des procédures d’alerte interne. Définir un plan d’escalade: mise en demeure argumentée, négociation, opposition administrative, procédures de retrait, saisie-contrefaçon, action judiciaire au fond ou en référé, mobilisation des douanes. Prioriser les actions selon l’impact commercial, la probabilité de succès et le rapport coût-bénéfice.
Désigner un référent PI, définir des processus clairs (dépôts, renouvellements, revue des créations, validation des communications marketing), et intégrer la PI dans les comités innovation et M&A. Sensibiliser les équipes produit, marketing, IT et achats aux enjeux de conformité (logiciels, open source, licences de contenus, données). Une culture PI cohérente réduit les risques et augmente la valeur des actifs.
La réussite d’un contentieux en PI tient autant à la qualité du titre qu’à la stratégie probatoire. Les entreprises gagnent à:
Préparer des dossiers structurés avec preuves d’usage, bilans publicitaires, éléments de distinctivité acquise, parts de marché et études consommateur, lorsque pertinent.
Sécuriser des constats et saisies autorisées par le juge pour figer la preuve, y compris en environnement numérique.
Chiffrer le préjudice (pertes subies, manque à gagner, atteinte à l’image, économie réalisée par le contrefacteur) et mobiliser des expertises indépendantes.
Combiner les voies civile, douanière et pénale lorsque la gravité des faits et la nature des réseaux l’imposent.
Pour les entreprises actives à l’export, la cohérence entre dépôts marocains, désignations Madrid et phases nationales après PCT est déterminante. Les points d’attention incluent:
Harmoniser les libellés de produits/services et les revendications techniques avec les exigences locales des pays cibles.
Orchestrer le calendrier des dépôts et revendications de priorité pour éviter les divulgations destructrices de nouveauté et les conflits.
Anticiper les traductions, exigences de représentation locale et taxes, avec une gestion centralisée des échéances.
Évaluer les solutions de protection complémentaires (droit d’auteur, dessins, secrets) pour pallier les limites propres à chaque titre.
Technologies et logiciels: articuler droit d’auteur, brevets logiciels lorsque possible selon la pratique locale, secrets d’affaires et contrats de développement; gérer les licences open source avec des politiques de conformité rigoureuses.
Agroalimentaire et cosmétique: renforcer la chaîne qualité, recourir aux marques de certification ou indications géographiques lorsque pertinent, et surveiller l’étiquetage et la publicité.
Industrie et retail: protéger le design par dessins et modèles, consolider l’emballage-marque et les dispositifs anti-contrefaçon, et utiliser la veille sur marketplaces.
Médias et divertissement: sécuriser les droits d’auteur et voisins, gérer les droits de synchronisation et de représentation, et mettre en place des mécanismes de retrait rapide des contenus illicites.
Définir précisément les droits concédés, leurs limites territoriales et temporelles, et les canaux d’exploitation autorisés.
Prévoir des garanties de titularité et d’éviction, des obligations de coopération procédurale et de lutte anti-contrefaçon.
Intégrer des mécanismes d’audit, d’indices de performance et de remédiation, ainsi que des clauses de sortie encadrant la restitution des informations confidentielles et la transition.
Soigner les clauses de choix de loi et de juridiction, ou recourir à l’arbitrage/médiation selon la nature du partenariat et l’exposition au risque.
Le Maroc offre un cadre robuste et évolutif pour la protection de la propriété intellectuelle, adossé à l’OMPIC et aux principaux traités internationaux. La valeur et l’effectivité d’un portefeuille résident autant dans la qualité des dépôts que dans la gouvernance, la preuve, la veille et la réactivité face aux atteintes. Une approche intégrée — combinant marques, brevets, droits d’auteur, dessins et modèles, secrets d’affaires et gestion des noms de domaine — permet de sécuriser l’innovation, d’accélérer la croissance et de maîtriser les risques sur le marché marocain et à l’international.
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