Par Zakaria Korte, Korte Law en association avec Amereller
Le Maroc s’est imposé comme une plateforme d’investissement et d’exportation vers l’Afrique, l’Europe et le Moyen‑Orient grâce à une stabilité macroéconomique affirmée, des infrastructures modernes et un cadre juridique en évolution constante. Ce guide propose une cartographie juridique opérationnelle de l’implantation au Maroc, depuis l’analyse de l’environnement des affaires jusqu’aux choix de structuration, en passant par la réglementation des changes, la fiscalité, le droit du travail et les mécanismes d’appui à l’investissement, dont la Charte de l’investissement de 2022 et le rôle des Centres Régionaux d’Investissement (CRI).
Le Maroc bénéficie d’une stabilité institutionnelle, d’un cadre de politique économique prévisible et d’une orientation pro‑investissement. Les infrastructures (ports, autoroutes, zones industrielles, parcs logistiques, datacenters) soutiennent des chaînes de valeur intégrées dans l’automobile, l’aéronautique, l’agro‑industrie, l’électronique et les services externalisés. Sa position géographique et son réseau d’accords commerciaux facilitent l’accès à des marchés régionaux et internationaux.
La dynamique de réforme a renforcé la sécurité juridique, la concurrence, la propriété industrielle et la gouvernance des marchés publics. La digitalisation des procédures (création d’entreprise, immatriculation, obtention d’autorisations sectorielles, marchés publics, formalités douanières) fluidifie l’entrée et l’opérationnalisation des projets.
Le cadre repose sur le Code de commerce, les lois sur les sociétés commerciales, la concurrence, la propriété industrielle, les marchés publics, la protection des données et la législation sociale et fiscale. S’y ajoutent des textes sectoriels (banque, assurance, télécoms, mines, énergie, pharmacie, transport, immobilier/tourisme) qui prévoient souvent des autorisations ou agréments spécifiques.
Les régulateurs clés incluent notamment le Conseil de la Concurrence, l’Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale (OMPIC), l’Office des Changes, l’Administration fiscale, la Banque centrale pour les aspects prudentiels, et les régulateurs sectoriels (télécoms, énergie, marchés financiers). Les CRI jouent un rôle transversal d’accompagnement et de facilitation administrative.
Les investisseurs peuvent créer une société de capitaux ou de personnes en fonction du projet, de la gouvernance souhaitée et des exigences de partenaires financiers.
Société à responsabilité limitée (SARL). Fréquemment choisie pour les filiales opérationnelles, elle offre une gouvernance souple, une responsabilité limitée aux apports et une structuration adaptée aux PME et ETI.
Société anonyme (SA). Recommandée pour les projets d’envergure, avec gouvernance structurée (conseil d’administration ou directoire/conseil de surveillance), accès facilité aux financements et possibilité de comités spécialisés.
Sociétés de personnes (SNC, SCS). Utiles pour des montages spécifiques, elles impliquent une responsabilité plus étendue des associés et sont moins fréquentes pour l’IDE.
Structures sectorielles ou spécifiques. Certains secteurs imposent des formes sociales, des capitaux minimums ou des organes de gouvernance particuliers.
La création implique notamment la rédaction des statuts, le dépôt de capital le cas échéant, l’immatriculation au Registre du commerce, l’affiliation aux organismes sociaux et fiscaux, et, selon les cas, l’obtention d’autorisations sectorielles ou administratives.
Succursale. Établissement stable dépourvu de personnalité morale distincte, rattaché à la société mère étrangère. Elle permet d’exercer des activités opérationnelles au Maroc avec une comptabilité locale; la maison‑mère demeure responsable.
Bureau de liaison. Structure non commerciale, sans activités génératrices de revenus (prospection, coordination, représentation). Il s’agit d’un outil de présence légère en amont d’une implantation opérationnelle.
Les coentreprises contractuelles ou capitalistiques sont fréquentes pour mutualiser les risques, accéder à des actifs réglementés, répondre à des critères d’ancrage local ou valoriser des écosystèmes industriels. Elles requièrent un pacte d’associés robuste (gouvernance, transferts de titres, clauses de sortie, non‑concurrence, propriété intellectuelle, politique de dividendes).
L’IED est en principe libre sous réserve des autorisations propres à certains secteurs réglementés et du respect de la réglementation des changes. Les capitaux étrangers bénéficient d’un régime de convertibilité permettant la libre transférabilité des revenus d’investissement (dividendes, produits de cession), sous condition d’enregistrement et de traçabilité des flux via des intermédiaires agréés.
Avant l’entrée, il convient de conduire des due diligences juridiques, fiscales, sociales, foncières et environnementales. La structuration optimise la fiscalité interne et internationale, la remontée de dividendes, le financement (fonds propres, quasi‑fonds propres, dette intragroupe, sûretés), la gouvernance et la conformité réglementaire.
Automobile et aéronautique. Chaînes de valeur intégrées, zones industrielles dédiées, exigences qualité et supply‑chain.
Énergies et mines. Cadre d’autorisation pour la production, le transport et la distribution d’énergie, montée en puissance des énergies renouvelables et projets de transition énergétique; régimes d’autorisations et de titres miniers.
Agro‑industrie. Traçabilité, normes sanitaires et phytosanitaires, accès facilité aux plateformes logistiques et aux ports.
Offshoring et services numériques. Zones dédiées, incitations à l’emploi qualifié, exigences en protection des données et cybersécurité.
Immobilier, tourisme et infrastructures. Régimes d’autorisations d’urbanisme, études d’impact, cahiers des charges, montages PPP dans certains cas.
Chaque filière peut combiner autorisations, cahiers des charges et normes techniques; l’anticipation réglementaire est déterminante pour le calendrier.
La Charte de l’investissement de 2022 a refondu l’architecture d’incitations autour de mécanismes transparents et ciblés pour accroître l’effet d’entraînement de l’IDE. Elle prévoit des primes à l’investissement modulées en fonction de critères tels que:
la localisation du projet et l’équilibre territorial;
la création d’emplois stables et l’insertion des jeunes;
l’effort d’exportation et la substitution aux importations;
l’approfondissement local de la chaîne de valeur et le transfert de technologie;
l’alignement environnemental et l’efficience énergétique.
Les régimes peuvent combiner des primes de base et des primes additionnelles (territoriales, sectorielles, emploi, transformation locale). Les textes d’application précisent les critères d’éligibilité, les seuils d’investissement, les modalités d’instruction et de contractualisation des appuis avec l’État.
Les incitations sont généralement octroyées à l’issue d’un processus d’instruction et de contractualisation qui engage l’investisseur sur des obligations de performance (montant investi, emplois, délais, ancrage local). Le suivi et le contrôle des engagements, avec possibilité de claw‑back en cas de non‑respect, imposent une gestion de conformité et un reporting rigoureux.
Les CRI constituent des guichets uniques pour la création d’entreprise, la centralisation des autorisations, l’accompagnement foncier et la médiation avec les administrations. Ils animent les Commissions régionales unifiées chargées d’émettre des avis sur les projets, fluidifient les délais, et fournissent une assistance proactive dans la structuration des dossiers d’incitations, la recherche de foncier et la navigation réglementaire.
Les investisseurs s’appuient sur les CRI pour valider la feuille de route administrative, obtenir une cartographie des autorisations, accélérer l’instruction et sécuriser la conformité documentaire (statuts, pièces d’immatriculation, titres fonciers, études techniques et environnementales, attestations sociales et fiscales).
La réglementation des changes, pilotée par l’Office des Changes, encadre les entrées et sorties de capitaux. Les investissements étrangers réalisés en devises via des intermédiaires agréés et correctement enregistrés bénéficient du régime de convertibilité, garantissant:
le transfert des dividendes et rémunérations d’investissement;
la répatriation du produit de cession ou de liquidation;
la liberté de règlement des importations de biens et services dans les limites des règles en vigueur.
Il est essentiel d’assurer la traçabilité des flux, la conservation des justificatifs (contrats, attestations bancaires, certificats d’investissement), la mise à jour des pouvoirs bancaires et la cohérence entre les flux intra‑groupe et la documentation prix de transfert. Tout changement dans l’actionnariat, la dette intragroupe ou les sûretés doit être coordonné avec la banque et, le cas échéant, déclaré.
Le système marocain comprend notamment:
l’impôt sur les sociétés (IS) pour les personnes morales résidentes avec un barème et des régimes spécifiques selon l’activité;
l’impôt sur le revenu (IR), applicable notamment aux rémunérations et à certaines structures transparentes;
la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) avec mécanismes de déduction et de remboursement sous conditions;
des taxes locales et spécifiques (foncière, services communaux, etc.) selon l’implantation et la nature des actifs.
La structuration peut recourir à des conventions fiscales internationales applicables, des régimes incitatifs sectoriels, des zones industrielles ou plateformes dédiées lorsque les conditions d’éligibilité sont réunies. Les flux intragroupe (redevances, management fees, intérêts) exigent une substance locale et une documentation robuste pour satisfaire aux règles de prix de transfert et de déductibilité.
Selon l’activité et la localisation, des exonérations temporaires ou taux réduits peuvent s’appliquer. Les projets éligibles aux primes d’investissement s’articulent avec le traitement fiscal pour optimiser le coût net. Une revue préalable des impacts fiscaux (IS, TVA, retenues à la source, droits d’enregistrement) et des implications comptables est recommandée, de même que l’analyse des retenues à la source sur flux transfrontaliers.
Le Code du travail régit les relations de travail, les contrats à durée indéterminée et déterminée (ce dernier étant encadré), la période d’essai, la durée du travail, les heures supplémentaires, le repos hebdomadaire, les congés et la santé‑sécurité. La négociation collective, la représentation du personnel et le dialogue social structurent la relation employeur‑salariés.
Les employeurs doivent respecter les minima légaux, assurer l’affiliation à la CNSS et au régime d’assurance maladie obligatoire, et s’acquitter des contributions sociales. Les politiques de rémunération variable, d’avantages en nature et d’actionnariat salarié doivent être formalisées et alignées aux obligations fiscales et sociales.
Le recours à des salariés étrangers suppose des autorisations de travail et titres de séjour, avec des procédures spécifiques et une coordination avec les autorités compétentes. Les contrats des expatriés doivent anticiper la mobilité, la protection sociale, la fiscalité personnelle et les clauses de confidentialité et non‑concurrence.
La propriété industrielle est gérée auprès de l’OMPIC. La dépôt/extension de marques et brevets doit intervenir en amont de l’entrée sur le marché pour sécuriser l’usage et prévenir la contrefaçon. Les contrats de licence et de transfert de technologie doivent être compatibles avec la réglementation des changes et la concurrence.
Le traitement de données à caractère personnel requiert le respect des principes de licéité, proportionnalité, sécurité et des formalités, le cas échéant, auprès de l’autorité compétente. Les opérations d’externalisation et de transferts de données transfrontaliers appellent une cartographie des flux et des garanties contractuelles.
Les filiales marocaines doivent se doter d’une gouvernance claire, de pouvoirs régulièrement délégués, de politiques de conformité (anti‑corruption, conflits d’intérêts, cadeaux et hospitalités, sanctions internationales), et d’un contrôle interne documenté. Les pactes d’associés doivent prévoir la résolution des blocages, les mécanismes de sortie et la protection des minoritaires.
Les concentrations peuvent être soumises à notification et contrôle préalable selon des seuils de chiffre d’affaires ou de parts de marché. Les ententes et abus de position dominante sont prohibés. Les politiques de distribution, d’exclusivité et de prix de transfert doivent être calibrées pour éviter tout risque de restriction de concurrence.
La passation des marchés publics est encadrée par des règles de publicité, de mise en concurrence et d’exécution contractuelle (modifications, pénalités, réception). La préparation d’offres requiert une analyse juridique des cahiers des charges, la gestion des garanties, des assurances et de la conformité aux exigences techniques et sociales.
L’implantation requiert une due diligence foncière sur les titres et charges, la vérification des servitudes, et la sécurisation des droits d’occupation (acquisition, bail commercial, bail à construction, droits de superficie). Les financements s’appuient sur des sûretés (hypothèques, nantissements, garanties autonomes) dûment constatées et publiées.
Les projets industriels ou immobiliers nécessitent, selon les cas, autorisations d’urbanisme, études d’impact environnemental et conformité aux normes de santé‑sécurité. L’anticipation des délais et la qualité des dossiers techniques sont déterminantes pour le calendrier d’exécution.
La réussite tient à une planification séquencée:
Définir la stratégie d’entrée (filiale, JV, acquisition, succursale) au regard des objectifs commerciaux, du financement et du contrôle.
Réaliser les due diligences (juridique, fiscale, sociale, foncière, EHS) et verrouiller les conditions suspensives.
Cartographier les autorisations et les dépendances critiques (foncier, énergie, douanes, certifications).
Optimiser la structure fiscale et la politique de prix de transfert, déterminer les flux intragroupe et la documentation.
Sécuriser les flux de changes et l’éligibilité au régime de convertibilité par un enregistrement correct de l’investissement.
Mettre en place la gouvernance et la compliance locales (pouvoirs, politiques, contrôles).
Contractualiser les incitations de la Charte de l’investissement et prévoir le reporting de performance.
Structurer le capital humain (contrats, règlements intérieurs, santé‑sécurité, expatriés).
Protéger la propriété intellectuelle et la donnée en amont des opérations commerciales.
Déployer une gestion des litiges et un volet arbitrage/médiation dans les contrats clés.
Les contrats commerciaux, de distribution, d’approvisionnement et de services doivent inclure des clauses de droit applicable, juridiction ou arbitrage, des limitations de responsabilité, des SLA, des mécanismes de force majeure et d’adaptation. L’arbitrage institutionnel ou ad hoc est souvent privilégié pour les litiges complexes ou transfrontaliers.
Mettre en place une data room juridique et financière pour agréger statuts, pouvoirs, contrats, autorisations, assurances, IP et conformité.
Documenter les flux transfrontaliers (redevances, services intragroupe, management fees) avec des contrats au prix de pleine concurrence et des justificatifs d’exécution.
Assurer la traçabilité des apports en devises et de toute transaction soumise à la réglementation des changes.
Formaliser un matrice de pouvoirs (signatures bancaires, engagements, RH, achats) et un plan de délégations clair.
Déployer des politiques anti‑corruption, cadeaux et invitations, conflits d’intérêts, sanctions et cybersécurité avec formation des équipes.
Prévoir une cartographie des risques (fiscalité, social, environnement, concurrence) et un plan d’audit interne.
Évaluer les localisations en fonction des écosystèmes, des coûts logistiques, de la disponibilité des compétences, des zones industrielles et des critères d’éligibilité aux primes.
Articuler la Charte de l’investissement avec la stratégie RH (emplois stables), l’export et la décarbonation pour maximiser les primes additionnelles.
Travailler en amont avec le CRI compétent pour fiabiliser le calendrier et les prérequis documentaires.
Élaborer des contrats de travail alignés sur le Code du travail, des politiques de rémunération et des procédures disciplinaires conformes.
Anticiper les autorisations pour expatriés et la conformité immigration.
Mettre en place des formations santé‑sécurité et protection des données.
Ouvrir des comptes auprès d’intermédiaires agréés, documenter les instruction letters et aligner les circuits de validation.
Paramétrer la classification douanière, les régimes économiques en douane et les certifications (qualité, sanitaire) applicables aux flux.
Entrer sur le marché marocain suppose de combiner une lecture juridique précise du cadre national et sectoriel avec une exécution opérationnelle disciplinée. En structurant l’implantation autour d’une gouvernance solide, d’une conformité change/fiscalité rigoureuse, d’une sécurisation RH et IP, et d’un recours pragmatique aux incitations de la Charte de l’investissement avec l’appui des CRI, les investisseurs peuvent accélérer leur mise en marché et consolider durablement leur position au Maroc.
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